PROFESSION LOGISTIQUE N°9 – JANVIER-FÉVRIER-MARS 2026
Mutua
lisation, algorithmie avancée, agents conversationnels… L’association AI Cargo accélère sa stratégie de décarbonation du transport et de la logistique. En 2026, l’association passe à la vitesse supérieure avec un déploiement européen et des outils d’intelligence artificielle toujours plus performants. Stéphana Chassin et Antoine du Sorbier détaillent cette nouvelle feuille de route.
Depuis sa création en 2020, AI Cargo Foundation s’est imposée comme un acteur incontournable de la transition énergétique dans le secteur du transport et de la logistique. Mais l’année 2026 marque un tournant stratégique pour l’association issue du Hub France IA. Exit le positionnement purement national : l’association vise désormais l’Europe, tissant des partenariats avec des organisations comme Alice, (Alliance for Logistics Innovation through Collaboration In Europe) basée en Belgique. Guillaume Desveaux, président de l’association, s’est d’ailleurs récemment rendu à Bruxelles les 2 et 3 février derniers pour participer à son assemblée générale pour partager avec ses membres l’expertise d’AI Cargo et préfigurer des projets européens en commun.
« Nous continuons à répondre activement aux appels à projets nationaux — comme nous l’avons fait notamment pour Appel d’aiR, et avec plusieurs dossiers actuellement en cours — tout en élargissant progressivement notre action à des réponses en consortium sur des appels à projets européens », explique Stéphana Chassin, qui pilote la communication de l’association. Cette montée en puissance s’accompagne d’une ambition chiffrée : l’écosystème rassemble désormais près de 400 entreprises sur sa plateforme de report modal.
Le programme appel d’aiR évolue
Au cœur de la stratégie d’AI Cargo Foundation, le programme Appel d’aiR franchit une nouvelle étape. Financé jusqu’ici par les Certificats d’Économie d’Énergie (CEE), il propose aux professionnels du transport et de la logistique une plateforme d’aide au report modal vers le ferroviaire et le fluvial. « En 2026, dès le début de l’année, ça a évolué », souligne Stéphana Chassin. « Le programme Appel d’aiR change de modèle : la phase d’initialisation financé par les CEE nous a permis de démontrer la pertinence du dispositif et de valider la création de valeur pour les acteurs ; il devient maintenant une solution pérenne portée par ses utilisateurs, via une contribution d’abonnement et de services, pour garantir son déploiement à grande échelle.»
Concrètement, la plateforme Appel d’aiR ne se contentera plus d’analyser les flux et d’identifier les opportunités de report modal. L’association proposera désormais un accompagnement opérationnel, en sus de l’utilisation gratuite de la plateforme. Un changement de paradigme rendu nécessaire par l’arrivée à échéance du financement CEE. « Le financement qu’offrent les certificats d’économie d’énergie pour le projet arrive à sa fin. Nous nous appuierons désormais sur un modèle économique un peu différent », précise Stéphana Chassin. Si la plateforme reste en accès libre pour les chargeurs, le modèle évolue pour les commissionnaires et bureaux d’études qui utilisent l’outil.
L’intelligence artificielle au cœur de l’innovation
Au-delà du report modal, AI Cargo Foundation mise massivement sur les dernières avancées en intelligence artificielle. Antoine du Sorbier, délégué général, détaille cette stratégie : « Nous avons une approche résolument opérationnelle : ici, l’innovation n’est jamais une fin en soi. Nous partons de cas d’usage mesurables — par exemple dans la filière céréalière — où nous testons des agents IA capables de dialoguer entre eux pour agréger les contraintes, simuler des scénarios et proposer des arbitrages concrets (planification, mutualisation, choix modal). Résultat : des décisions plus rapides, des flux mieux optimisés et des gains tangibles sur les coûts, les délais et l’empreinte carbone.»
Cette approche par agents conversationnels, rendue populaire par ChatGPT, trouve des applications concrètes dans la logistique. Antoine du Sorbier explique : « On travaille notamment dans le milieu des coopératives agricoles, lesquelles ont cette logique de mutualisation agile, et on fait dialoguer des capacités résiduelles de stockage et de transport. » L’IA permet ainsi d’optimiser en temps réel l’allocation des ressources entre différents acteurs, un exercice impossible à réaliser manuellement compte tenu de la complexité des données.

Algorithmie pure et combinatoire ferroviaire
L’innovation ne se limite pas aux « large language models » limités au traitement du texte. AI Cargo Foundation mène un important travail de recherche opérationnelle avec le CERMICS (Centre de Recherche en Mathématiques Appliquées de l’École Nationale des Ponts et Chaussées) pour développer des algorithmes d’optimisation faisant appel à la recherche opérationnelle et au machine learning. L’objectif : identifier dans un ensemble de plusieurs millions d’ordres de transport des opportunités de nouveaux services intermodaux, avec un niveau de remplissage et des fréquences viables opérationnellement et économiquement. « Toute cette combinatoire est exponentielle, elle est très dure à mettre en œuvre », explique Antoine du Sorbier.
Interopérabilité : le socle de l’IA logistique
En outre l’association travaille avec le ministère des Transports sur une standardisation du langage. « Quand vous échangez des données, il faut évidemment s’appuyer sur un même langage », insiste Stéphana Chassin. Au-delà de ses applications, AI Cargo s’attaque au nerf de la guerre : l’interopérabilité des données. Avec la DGITM et les acteurs de la filière, l’association construit un « langage commun » – socle sémantique, ontologies minimales et connecteurs open source – pour que les données de transport (ordre, capacité, événement, preuve, émissions) circulent de manière fiable entre TMS, WMS, chargeurs, transporteurs, rail/ fluvial et collectivités. Cette standardisation s’appuie sur les standards internationaux (eFTI, eCMR, API logistiques) et se décline dans un catalogue de briques réutilisables : dictionnaires, schémas, tests de conformité et passerelles certifiées, conçues aussi pour les PME. L’objectif n’est pas de centraliser les données, mais d’opérer un réseau d’échange collaboratif où chacun garde la maîtrise de ses informations, dans un cadre de confiance : règles d’usage, traçabilité des transactions, anonymisation et souveraineté. Sur cette base, AI Cargo développe une nouvelle génération d’agents IA : des assistants spécialisés capables de traduire et qualifier les flux, détecter des opportunités de mutualisation ou de report modal, simuler des scénarios, calculer une empreinte conforme aux référentiels (ex. ISO 14083) et déclencher des actions dans les outils métiers. De quoi passer du reporting à l’orchestration, accélérer la décarbonation, et industrialiser des coopérations jusque-là trop coûteuses à mettre en place.
eClimatic : mesurer pour décarboner
Parmi les outils développés par l’association, eClimatic occupe une place centrale. Nous mettons à disposition des composants open source et une version hébergée permettant d’automatiser la collecte de données auprès des transporteurs. Des agents IA analysent les flottes, identifient les typologies de véhicules et constituent automatiquement des groupes homogènes (énergies, motorisations, usages), afin de produire une image fiable et exploitable de l’état des parcs pour alimenter le registre et la traçabilité carbone. Cette approche transversale complète Cumulus, dédiée au report modal longue distance, et DeliveryPark, qui optimise l’utilisation des aires de livraison en milieu urbain. AI Cargo Foundation ne néglige pas non plus le virage de l’électrification. L’association a créé un groupe de travail stratégique sur ce thème, aux côtés de ceux consacrés aux solutions d’IA, au calcul CO2 et à la logistique durable.
Guillaume Desveaux multiplie les interventions pour évangéliser le secteur. Il est récemment intervenu à la Confédération des grossistes de France pour expliquer comment l’IA peut aider ce secteur à être plus performant et durable.
Grossir l’écosystème
Pour porter ces ambitions, AI Cargo Foundation mise sur l’élargissement de sa communauté. « On va aussi axer notre développement sur la croissance du nombre de nos membres », annonce Stéphana Chassin. L’association propose à ses adhérents un éventail de services : accès à un écosystème public-privé européen, participation à des groupes de travail stratégiques, contribution à la structuration de référentiels data, au développement d’applications IA et visibilité accrue. Ce positionnement de tiers de confiance neutre s’avère crucial pour faciliter la mutualisation des données entre concurrents.
![]()
La France, bonne élève de la digitalisation
Si la France n’est pas au sommet du classement européen en matière de report modal – la Suisse atteint 60% contre 10-11% pour l’Hexagone, l’Allemagne se situant entre les deux –, elle excelle dans un domaine précis. « En termes de digitalisation et de création de nouveaux services et de mutualisation de données, on est vraiment en avance », affirme Antoine du Sorbier. Cette avance technologique, AI Cargo Foundation entend bien l’exploiter au niveau européen. Les consortiums formés pour répondre aux appels à projets européens en témoignent : l’association a candidaté sur des projets liés au fluvial sur le Danube, à la digitalisation, ou encore au Short Sea. Certains attendent un prochain cycle d’appels à projets, d’autres une réponse de financement. Au SITL 2026, AI Cargo Foundation occupera un positionnement stratégique au sein du quartier multimodal, au plus près des acteurs du ferroviaire. L’occasion de présenter la boucle ferroviaire et de démontrer comment la technologie peut accélérer la transition énergétique d’un secteur responsable de 9% des émissions nationales de gaz à effet de serre en France.
De l’algorithmie pure aux agents conversationnels, de la mesure carbone à l’électrification, AI Cargo Foundation déploie une stratégie globale pour décarboner le transport et la logistique. Avec une certitude : dans un secteur sous tension (coûts, émissions, données), l’IA devient le moyen de fiabiliser la mesure et accélérer la décision pour atteindre les objectifs de la Stratégie Nationale Bas Carbone. Et en 2026, l’association entend bien enclencher la Grande Vitesse.
PROFESSION LOGISTIQUE
Joël Duprat – Editeur
+33 6 03 72 20 13 – joel@professionlogistique.com